* Le Devoir, 22 NOV 1962 (G. Grégoire) *
Source: Le Devoir, Montréal, jeudi, 22 novembre 1962, p. 7

“Grégoire fait une distinction entre la nationalisation et l’étatisation”. La Presse, 22 nov 1962, p 7.
Grégoire fait une distinction entre la nationalisation et l’étatisation
QUEBEC — La première séance du Congrès des Affaires canadiennes de Laval, qui porte cette année sur l’avenir de l’économie canadienne, s’est terminée hier matin au cours de la période de questions, sur une prise de bec entre les deux conférenciers, MM. Jean Marchand, président général da la CSN, et Gilles Grégoire, vice-président national du Crédit social.
“Les affirmations générales de M. Grégoire, c’est une confusion totale”, lance M. Marchand, provoquant une quasi-ovation dans l’assistance.
“M. Marchand est tellement compétent dans la système actuel, rétorqua M. Grégoire, il l’a si bien analysé, que toute innovation lui apparaît comme une confusion; quand il s’agit d’inventer il fait patate.”
La séance d’hier matin portait plus particulièrement sur le rôle de l’Etat dans l’entreprise. Il semble que les organisateurs du congrès ont eu quelque difficulté à trouver un opposant à M. Marchand. Il y a un mois, ils souhaitaient obtenir la participation de M. Wallis McCutcheon, ministre sans portefeuille dans le cabinet fédéral mais leurs démarches ont été infructueuses.
Il y a une dizaine de jours M. Réal Caouette, qui prend part au débat d’aujourd’hui, a exigé qu’il y ait un autre créditiste que lui au congrès, faute de quoi il ne participerait pas lui-même, et a promis d’amener M. Thompson pour le débat d’hier matin. Malheureusement, M. Thompson est “retenu au congrès créditiste de l’Alberta”, et M. Grégoire, de son propre aveu, n’a appris qu’il participerait au débat que la veille de prendre la parole.
M. GREGOIRE
Affirmant que le principe de base d’une économie doit être d’essayer de laisser à l’individu la liberté évitant de “l’enfermer dans les plans et des carcans”, M. Grégoire a proposé la “planification de la chose”.
Tout le monde fait de la planification, a-t-il dit. “Ainsi, je savais hier soir que je devais prendre l’avion ce matin pour venir à Québec, j’ai réglé mon réveille-matin, j’ai planifié mon réveil. Je n’avais pas besoin da l’Etat pour cela.”
M. Grégoire a tenu à faire une distinction entre la nationalisation et l’étatisation. La première, selon lui, c’est l’expropriation par l’Etat d’une entreprise dont la matière première est située dans les limites du pays, les cours d’eau par exemple, et l’étatisation c’est l’administration de cette entreprise par l’Etat.
Le député créditiste s’est dit favorable à la nationalisation à trois conditions: Qu’il s’agisse d’une entreprise où la matière première appartient à tous les citoyens du pays, que ce soit dans un secteur où le concurrence au niveau de l’entreprise privée soit impossible, et qu’il s’agisse d’une entreprise dont les capitaux sont sous contrôle étranger.
Mais, M. Grégoire est opposé à ce qu’il définit comme étant l’étatisation. Ainsi, il accepte que l’Etat provincial nationalise — ou exproprié, selon sa definition — les ressources hydroélectriques. Mais il voudrait que l’administration de ces ressources soit ensuite confiée aux usagers de l’électricité par le moyen de coopératives locales de distribution et d’une coopérative provinciale dont les directeurs seraient choisis par une sorte de formule coopérative, avec des représentants des syndicats, de la Chambre de commerce, etc.
Enfin, M. Grégoire a expliqué aux congressistes la solution créditiste des problèmes économiques, qui consiste à “enlever aux banques à charte la possibilité de faire l’argent et le crédit”, et de donner ce pouvoir à la Banque du Canada.
“Nous ne voulons pas enlever un seul buvard ni un seul crayon dans les bureaux des banquiers”, a-t-il cependant affirmé.
Mais “lorsque vous contrôlez le moyen d’échange du produit, vous contrôlez le produit.”
M. Grégoire propose en terminant ce slogan, “à la mode”: “Nationalisons l’argent, c’est la clef pour devenir maîtres chez nous.”
A plusieurs reprises, au cours de l’exposé de M. Grégoire, des rires, parfois des sifflements, fusèrent dans l’assistance. M. Marchand encouragea quelques fois, involontairement, cette hilarité, par des gestes qui exprimaient sa désapprobation.
Pendant la période de questions, les délégués étudiants adressèrent leurs questions surtout à M. Grégoire, quelques-uns d’entre eux tentant de le mettre en contradiction avec lui-même.
Un étudiant lui demanda si, d’après les critères de nationalisation de M. Grégoire, un gouvernement créditiste à Ottawa ne devrait pas exproprier des compagnies comme l’Aluminium d’Arvide et l’International Nickel.
Quand M. Grégoire eut répondu que le nickel ne constituait pas un monopole de sa nature, M. Marchand lui proposa, en conclusion: “Pensez-vous que vous et moi nous pourrions nous trouver du nickel quelque part, à exploiter” et le débat se termine sur cette note légère.




